Des auréoles et de leurs « petites cornes »

La quadrature de l’auréole et la théologie de la canonisation

 

Il arrive parfois que la théologie ne naisse pas d’un traité savant, mais d’un détail presque insignifiant : un angle inhabituel, une lumière déplacée, un regard qui s’attarde… ou même, plus trivialement, un froid glacial qui oblige à changer sans cesse de position. C’est ainsi qu’un matin d’hiver, devant un simple vitrail, une question s’est imposée à moi avec une insistance inattendue : comment l’Église dit-elle la sainteté, et jusqu’où peut-elle la dire ?

 

Lors d’une permanence de confessions dans une église aussi belle que glaciale, mon regard s’est arrêté sur un vitrail représentant saint Étienne recevant l’ordination diaconale des mains des apôtres. Tout y est conforme à l’iconographie classique : intégrité de la Tradition apostolique, hiérarchie naissante, harmonie de la scène, auréoles bien visibles. Bref, l’Église telle qu’on aime la voir représentée — ordonnée, lumineuse, sans bavure, déjà sainte sur terre…

 

Et pourtant.

 

À force de scruter la scène sous différents angles — faute de pouvoir me réchauffer autrement qu’en me basculant d’un pied à l’autre, certaines têtes auréolées m’apparurent dotées de petites excroissances inattendues : de discrètes « petites cornes » !… Rien de démoniaque, bien sûr — seulement des gousses de plomb, éléments techniques du vitrail. L’artiste est innocent, le curé d’époque aussi. La seule responsable est cette grande ironiste qu’est la coïncidence, alliée à une imagination théologique un peu trop éveillée. Mais parfois, la coïncidence se révèle meilleure catéchète qu’un long discours. En tout cas l’effet était suffisamment troublant pour ouvrir une brèche théologique : et si la sainteté, même reconnue, conservait toujours quelque chose d’irréductiblement rugueux ?

 

Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette scène de vitrail concerne une ordination. Le ministère n’est pas la remise d’une auréole définitive avant l’heure, mais l’entrée fragile dans un service au sein d’un peuple fragile. Le pasteur n’est pas celui qui n’a plus « de ses petites cornes », mais celui qui accepte que la grâce passe aussi à travers ses limites, pourvu qu’elles deviennent lieu d’humilité et non de domination.

 

C’est ici que surgit ce que l’on pourrait appeler la « quadrature de l’auréole ». De même que le mathématicien tente en vain de faire entrer le cercle parfait dans les limites du carré, l’Église tente — avec humilité mais aussi audace — de reconnaître la sainteté de Dieu à l’aide de catégories humaines, historiques et juridiques, sans jamais prétendre enfermer le mystère de la grâce.

 

La canonisation est précisément l’un des lieux où cette tension devient la plus visible. Elle n’est ni une déclaration de perfection morale, ni un verdict psychologique, ni une sanctification rétroactive de tous les actes d’une vie, ni la remise d’une médaille du mérite post mortem. Elle est un acte ecclésial de discernement par lequel l’Église reconnaît qu’une existence humaine a été, de manière stable et exemplaire, configurée au Christ, malgré — et souvent à travers — ses limites humaines. C’est là le fondement du critère principal utilisé dans la reconnaissance officielle de la sainteté d’un fidèle, proposé par l’Église comme exemple pour les autres : la valeur ecclésiale actuelle de la cause — en latin, son momentum ecclesiae.

 

Mais notre titre, avec son sous-titre volontairement provocateur, nous renvoie aussi à une longue histoire : celle des procédures de canonisation, qui se sont progressivement affinées au fil des siècles, souvent en réponse à leurs propres limites, à des dysfonctionnements internes et aux faiblesses très humaines de ceux qui y prenaient part. Les « petites cornes » du vitrail y deviennent alors une métaphore particulièrement éclairante. La procédure canonique n’a jamais eu pour vocation de les nier, ni même de les effacer totalement. Elle cherche plutôt à discerner si ces aspérités relèvent de la condition humaine assumée et traversée par la grâce, ou si elles manifestent une résistance fondamentale à l’Évangile.

 

 

C’est pourquoi l’histoire des canonisations est marquée par une progressive complexification des procédures. Loin d’être le signe d’un juridisme excessif, cette rigueur croissante témoigne d’une conscience aiguë des limites du jugement humain. Le célèbre advocatus diaboli, aujourd’hui – promoteur de la justice – n’avait pas pour mission de traquer le péché comme tel, mais de rappeler que toute auréole humaine risque toujours d’être projetée trop vite, sous l’effet de l’émotion, de la pression populaire ou d’un enthousiasme mal discerné.

 

En ce sens, l’Église a appris, souvent à ses dépens, que certaines auréoles apparentes pouvaient dissimuler des zones d’ombre plus graves que les « innocentes » « petites cornes » de notre vitrail. D’où la lenteur voulue des procès, l’exigence de recul historique, la place accordée au temps comme critère théologique. La sainteté ne se proclame pas dans l’urgence ; elle se vérifie dans la durée.

 

Voilà pourquoi le fameux santo subito, si compréhensible dans l’élan affectif du peuple de Dieu, ne saurait constituer un critère en soi devenant par la même la cinquième mesure de la sainteté canonisée. Comme le rappelait John Henry Newman, la vox populi ne devient vox Dei que lorsqu’elle est purifiée, éprouvée et confirmée par le discernement ecclésial. Sans cela, l’enthousiasme risque de transformer l’auréole en mirage.

 

Théologiquement, la canonisation reconnaît moins une absence de fragilité qu’une fidélité éprouvée. Les saints ne sont pas canonisés parce qu’ils auraient été sans faille, mais parce qu’ils ont persévéré dans la foi, l’espérance et la charité, laissant la grâce travailler leur humanité réelle. Saint Pierre, saint Paul, saint Augustin en sont des témoins éclatants : leurs « petites cornes » sont connues, assumées, traversées, et non effacées. Dans ce sens Saint Augustin décrit l’Église comme un corpus permixtum, un corps mêlé, composé de justes et de pécheurs en chemin. L’Église est sainte non parce que tous ses membres le seraient déjà, mais parce qu’elle est continuellement sanctifiée. Et elle restera toujours sainte et sans tâche… mais uniquement comme Épouse mystique du Christ. Ses membres, tant qu’ils se cognent au péché sur cette terre, doivent parfois accepter que, derrière l’éclat de leur auréole baptismale, quelques zones d’ombre persistent… et même, soyons honnêtes, sous la forme artistique de petites cornes ! Ces petites cornes, causasses mascottes du péché, nous rappellent avec malice : « Tu n’es pas encore au ciel, reste humble ! »

 

 

L’auréole proprement dite, si l’on ose dire, appartient au Christ ; les « petites cornes » demeurent souvent humaines et relèvent de l’ordinaire des hommes — expression de leur nature blessée. Leur sainteté, en conséquence, ne peut être que participative de celle de Dieu. La canonisation n’achève donc pas la sainteté ; elle la confesse. Elle ne clôt pas l’œuvre de Dieu ; elle en reconnaît un fruit. Elle ne transforme pas une vie en modèle abstrait, mais en signe ecclésial, orienté vers le Christ.

 

Il aura suffi, finalement, d’un léger déplacement du regard devant un vitrail pour comprendre ceci : l’Église ne canonise pas des êtres parfaitement circulaires, sans aspérités ni angles morts. Elle reconnaît, avec prudence et humilité, que la lumière de Dieu a pu traverser une existence concrète, parfois irrégulière, souvent marquée par des tensions, mais durablement ouverte à la grâce.

Ainsi comprise, la canonisation n’est pas la négation des « petites cornes », mais leur juste mise en perspective. Elle proclame que la sainteté ne consiste pas à supprimer toute fragilité, mais à laisser Dieu y faire demeure. Et c’est peut-être là, précisément, que l’auréole cesse d’être un symbole esthétique pour devenir un véritable signe théologique.

 

Comme quoi, un vitrail, un matin d’hiver, et un regard décalé peuvent suffire à rappeler une vérité essentielle : Dieu n’a jamais attendu que tout soit parfaitement lisse pour faire resplendir sa lumière.

 

 

 

 

 

Père Robert Lorenc

Membre de la Pastorale des Saintes du diocèse de Nanterre